Graine de souffrance

25

Dans les sutra suivants (II.10 – II.15), Patanjali nous dit que les klesa (causes de souffrance) créent des fluctuations de la conscience. Des pensées de plus en plus nombreuses et de plus en plus perturbantes s’agitent en nous. Patanjali propose la méditation pour calmer le mental.
Il précise que si la cause de souffrance est à un niveau subtil, on doit la réduire ou la détruire en l’empêchant de germer. Si une graine est desséchée, elle ne pourra germer. De la même façon, lorsque naît un soupçon de désir, de haine ou de peur, il sera plus facile à contrôler si on ne le nourrit pas. On empêche ce début de souffrance de germer.
Patanjali aborde ensuite la question du karma ou loi des causes et effets. Selon le karma, les actions passées sont les germes d’afflictions qui engendrent à leur tour d’autres actions. Principe d’action-réaction dirait peut-être Newton.
Nos actes ont des conséquences. Nos paroles ont des conséquences. Nos pensées ont des conséquences. Ici aussi, parfois il vaut mieux ne pas laisser germer. L’action juste apportera la joie, l’action non-juste apportera la souffrance.

Patanjali ajoute :

II.16 Heyam duhkham anagatam

Heyam : détruire, éviter
Duhkham : souffrance, tristesse
Anagatam : non encore survenue, future

Les souffrances non encore survenues peuvent et doivent être évitées.

« La souffrance passée est terminée. La souffrance que nous ressentons dans le présent ne peut plus être évitée, mais nous pouvons la réduire dans une certaine mesure par la pratique du yoga et le discernement. Les souffrances à venir peuvent être évitées en se soumettant dès à présent à la discipline yogique.
Le yoga est une thérapie préventive nous permettant de consolider notre santé mentale et physique afin de renforcer nos défenses pour détourner de nous, ou nous opposer aux afflictions non encore perçues ». B.K.S. Iyengar

Bonne pratique

À bientôt


Et moi et moi

21

Au sutra suivant, Patanjali nous parle de la deuxième source de souffrance (klesa), égoïsme ou orgueil.

II.6 drk darsanasaktyoh ekatmata iva asmita

Drk: pouvoir de vision, celui qui voit
Darsana : pouvoir de voir, percevoir, vision
Saktyoh : capacité, puissance, pouvoir
Ekatmata : de même nature, une seule identité
Iva : comme si
Asmita : égoïsme

L’égoïsme est la confusion entre celui qui perçoit et l’instrument de perception.

Au départ, asmita c’est la conscience d’exister individuellement. Notre individualité unique et sans tache.
Selon B.K.S. Iyengar, la fragile et magnifique tige d’individualité qui réside en chacun de nous, pure dans son origine et dans son intention, rencontre, en évoluant, le phénomène du monde extérieur – vêtements, filles, garçons, voitures, position, titres, argent, pouvoir et influence – et se retrouve subséquemment teintée par lui.
Il devient alors ahamkara, l’ego.
Et l’ego ne fait pas la différence entre le transitoire et le permanent. Il ne fait pas la différence entre apparence et essence.
On compare l’ego au filament d’une ampoule électrique qui, parce qu’il s’allume, croit être la source de la lumière.
L’ego (ahamkara) a un rôle à jouer mais il ne doit pas être le chef d’orchestre. Il fait partie de citta, la conscience, avec les deux autres composantes, manas -le mental, et buddhi – l’intelligence.
L’ego prend ses décisions à partir de la satisfaction des désirs, il choisit ce qui semble agréable, il choisit le paraître plutôt que l’être.
L’ego est un instrument nécessaire à notre vie mais il ne doit agir seul, il ne doit pas se substituer à l’âme.
Lorsque l’ego (ahamkara) prend toute la place, la lumière de l’âme n’éclaire plus la conscience.
« Lorsque l’ego est tranquille, la conscience pressent la réalité de l’âme, et la lumière de l’âme s’exprime à travers la conscience translucide » B.K.S. Iyengar

À bientôt


Errance

20

Après avoir identifié (sutra II.3) les sources des souffrances qui nous affligent, Patanjali précise, au sutra II.4, que la première, avidya, l’ignorance (ou errance, aveuglement) est la source de toutes les souffrances, qu’elles soient latentes, faibles, intermittentes ou pleinement manifestées.
Ensuite Patanjali définit avidya :

II.5 Anitya asuci duhkha anatmasu nitya suci sukha atma khyatih avidya
Anitya : impermanent
Asuci : impur
Duhkha : souffrance, détresse, chagrin
Anatmasu : différent de l’âme, ce qui n’est pas le Soi
Nitya : éternel, permanent, constant
Suci : pur
Sukha : joie
Atma : âme, le Soi
Khyatih : opinion, point de vue, idée
Avidya : ignorance, aveuglement, absence de sagesse, errance.

L’ignorance, c’est confondre ce qui est transitoire avec ce qui est permanent, ce qui est impur avec ce qui est pur, la souffrance avec la joie et ce qui n’est pas le Soi avec le Soi.

Nous sommes dans l’ignorance spirituelle quand nous oublions l’essentiel.
Yoga veut dire union. Être en union avec notre nature profonde. Cela veut dire être en contact avec la paix, la joie, la sérénité qui sont en nous.
Mais la plupart du temps, nous sommes en errance. Et plutôt que d’être en union, nous sommes décentrés, désunis. Nous nous éloignons de la source, nous la perdons de vue et la souffrance s’installe. Nous peinons ensuite à retrouver la route vers notre demeure intérieure. N’oublions pas que cette source de sagesse est toujours présente. Il suffit d’enlever le superflu pour la retrouver.

À bientôt


La recette

18

J’ai commencé à écrire ces billets le 19 mars 2020. Une petite tentative d’apporter un peu de lumière, une petite lueur dans ces jours plutôt nuageux. Je m’inspire très librement des Yoga Sutra de Patanjali, source inépuisable de sagesse et de lumière.

Jusqu’ici, nous avons parlé de certains Sutra du premier chapitre, Samadhi Pada. Ce chapitre évoque le but, l’objectif du yoga, -samadhi- quand les fluctuations du mental cessent et que l’âme peut s’établir et resplendir, quand la sérénité s’établit.
Le deuxième chapitre s’intitule Sadhana Pada.
Sadhana peut se traduire par quête, cheminement, effort pour atteindre un objectif, chemin spirituel, ascèse, pratique.
Voici le premier sutra de ce deuxième chapitre :
II.1 Tapah svadhyaya Isvarapranidhanani kriyayogah
Tapas : ascèse, autodiscipline, feu sacré, pratique régulière et sérieuse
Svadhyaya : étude de soi et de textes sacrés
Isvara pranidhanani : abandon au divin, à sa foi personnelle.
Kriyayogah : yoga de l’action
Un effort soutenu, l’étude de soi et l’abandon au divin sont les actes du yoga.

Voilà les trois ingrédients de la recette. : pratique régulière et sérieuse, étude de soi, abandon.
Selon B.K.S. Iyengar, les disciplines de purification des trois composantes de l’être humain, le corps, la parole et le mental, constituent le kriyayoga, le chemin vers la perfection.Nos corps sont purifiés par l’autodiscipline (tapas), nos paroles par l’étude de soi (svadhyaya) et nos esprits par l’amour et l’abandon (ishvara pranidhanani).

Il dit aussi que la pratique (tapas) représente la vie, l’étude de soi (svadhyaya) donne la sagesse et l’abandon (Ishvara pranidanani) donne l’humilité qui mène à la lumière.

S’il y a une croyance que nous pouvons tous partager, c’est qu’il y a en chacun de nous cette lumière, cette grâce, cette noblesse qui peut émerger si nous lui laissons la voie libre.

Pratique, étude de soi, abandon au divin. La recette vers la plénitude.

À bientôt


Souffler

15

Pour la première fois, au sutra I.34, Patanjali nous parle de la respiration, toujours dans l’idée de nous donner des moyens pour faire face aux obstacles et atteindre cittaprasadana, le rayonnement serein de la conscience.
I.34 Pracchardana vidharanabhyam va pranasya
On parvient aux mêmes effets (rayonnement serein de la conscience) en maintenant l’état de recueillement ressenti lorsqu’on fait des expirations douces et régulières suivies de rétention passive.
Pracchardana : expiration
Vidharanabhyam : arrêt, rétention
Va : ou bien, aussi
Pranasya : respiration, souffle.

On ne dira jamais assez l’importance de poser notre attention sur le souffle. Le premier signe de vie du nouveau-né est l’inspiration et le dernier signe de vie avant la mort est l’expiration. C’est un lieu commun de dire que la respiration, c’est la vie. Hélas, comme nous l’oublions facilement…
Le souffle, c’est le cadeau de la vie. Il nous visite et repart. On ne le possède pas. C’est notre nourriture la plus précieuse mais elle ne nous appartient pas. Je peux dire voici ma pomme, voici mon idée, mais je ne peux pas dire voici mon air…Le souffle ne s’installe pas en nous et ne laisse pas d’empreinte. Il nous nourrit et nous nettoie et s’en va. Avant de revenir.
Poser l’attention sur le souffle, c’est se rappeler que nous sommes vivants. Gratitude.

Dans le sutra I.34, Patanjali nous parle d’expiration.
Petite pratique :
Je suggère de vous allonger sur le dos, idéalement avec un support sous le dos pour ouvrir la poitrine (une ou deux couvertures ou un traversin). Supporter la tête. (Si le bas de dos est sensible, placez un rouleau sous les genoux).
Prenez quelques instants pour vous détendre. Laissez chaque partie du corps se détendre.
Ensuite, commencez à observer le souffle. Observez son mouvement dans le corps.
Observer le mouvement de l’inspiration, observez le mouvement de l’expiration.
Observer le moment ou l’inspiration s’achève et observez le moment ou l’exspiration commence.
Observez le moment ou l’expiration s’achève et observez le moment ou l’inspiration commence.
Quand vous êtes dans ce moment ou l’expiration s’achève, avant que l’inspiration ne commence, abandonnez-vous. Puis, laissez l’inspiration se faire. Et, à nouveau, à la fin de l’expiration, abandonnez-vous.
Répétez cette respiration quelques fois. Sans forcer quoi que ce soit. Le souffle reste doux, subtil et s’allongera peu à peu. (Vous devez observer plus que faire).
Ensuite, détendez-vous complètement quelques instants en laissant la respiration se faire d’elle-même.
Voilà une façon simple de reprendre contact avec le souffle.

Pour quelques instants, plutôt que d’oublier le souffle et de l’obliger à suivre le rythme de notre activité physique, psychologique ou mentale, revenons au souffle et alignons-nous avec lui..
Selon Prashant Iyengar, comme l’eau dissout le sel ou le sucre, le contrôle du souffle peut dissoudre les défauts du mental. L’ego aussi se dissout.
« À l’expiration, nous cessons d’être quelqu’un (alors qu’en inspirant, nous redevenons quelqu’un). Demeurer un moment dans cette dissolution permet de dénouer des nœuds.. » Bouchart D’Orval.

Gratitude envers le souffle.
Gratitude envers la vie.